De Dakar au Cap Vert, chapitre 2 : Estran

Au détour de la rivière

“Anne Laurence ! File, ils y vont !” Je raccroche en vitesse et salue l’équipage.  Les effluves des déchets qui attendent patiemment leur totale décomposition me saluent alors que je rejoins le ponton où m’attend l’annexe. Ce soir du 29 octobre, c’est au tour de Manon et moi de monter à bord d’Estran. Nous allons découvrir notre complémentarité, qu’avaient décelée Jean-Yves et Thierry quand ils ont choisi de nous faire rejoindre la famille belge ensemble. Las du sable et de la pollution de Dakar, les trois enfants veulent nager. Nous quittons donc Dakar un peu plus tôt que Kêr Maï et Exultet, et fêterons la Toussaint dans le Sine Saloum. Un dernier tour à bord des voiliers pour déplacer nos 80L d’effets personnels. Un drôle de défi, encore, que les changements d’équipages. Comme le dit Rémi, jamais nous n’avons autant tassé nos affaires que pour le 31 août. Depuis, je diminue mes stocks de savon mais chaque changement me semble plus périlleux pour la fermeture éclair de mon sac. Même si nous revenons le plus souvent chercher les palmes ou le passeport que nous avions oublié…

Après le dîner, nous levons l’ancre. Une tranquille navigation de nuit nous mène à l’entrée du marigot que nous emprunterons jusqu’à l’île de Mar. Nous guettons les fonds. Oscar a une liste de points GPS à suivre pour remonter sans s’échouer mais, à chaque traversée du bras, le sondeur s’affole. A la barre, Oscar avance prudemment, interroge Manon qui scrute les fonds et la couleur de l’eau : nous pouvons guetter les mouvements des vagues et les plus hauts fonds se détachent en longues bandes jaunes sur le fleuve. De chaque côté, la mangrove s’épanouit dans un vert éclatant. Le paysage est sublime. Au loin dans la savane, des femmes marchent, un panier sur la tête. Sous le soleil de plomb, les oiseaux se reposent. A l’approche du voilier, ils s’élancent majestueusement dans le ciel. Jamais je n’avais vu autant d’oiseaux qu’ici, au Sénégal. Émerveillée, je tends les jumelles à Victoria-Louise. Dépassant les pontons des lodges qui fleurissent sur la berge tribord, nous atteignons quelques heures plus tard notre point d’arrivée : le Bazouk du Saloum. Le lodge est tenu par une française venue avec son mari changer de vie il y a quelques années. En trois mois après avoir déniché ce petit coin de paradis, ils ont vendu leur maison en France et se sont installés.

Nous traversons l’hôtel dans un semi empressement : la connexion wifi se révèle bien intéressante, surtout pour organiser la livraison d’une pièce salvatrice pour le groupe électrogène sans lequel on ne peut plus utiliser le désalinisateur (qui nous offre de l’eau potable à partir de l’eau puisée sous le bateau). Notre transporteur, via la commande du père d’Oscar, est Air Padre ! Quelle chance que la pièce se soit abîmée juste avant l’arrivée au Cap Vert du père Guillaume ! Pendant qu’Oscar vérifie l’état de la commande, Baptistine escalade l’ “arbre à wifi”. Nous profitons de ce délai pour échanger avec nos proches, mais les moustiques, tels le capitaine Stark, sont insatiables. Nous repassons bien vite la grille bordeaux.

Un petit chemin dans l’herbe, quelques manguiers puis un immense terrain de sable. De l’autre côté de ce petit désert, nous apercevons entre deux palmiers la croix de l’église du village de Mar Lodge. Au fil des jours et de nos rencontres, nous traverserons le lodge dans bien des états d’esprits. S’ils ont le cœur sur la main, nous restons les toubabs, les riches blancs qui payent. Grandis par la générosité des habitants de l’île, qui donnent sans compter et offrent de leur temps pour nous accompagner jusque dans nos courses, nous restons sceptiques devant l’attitude de certains. Les africains partagent tout. Si l’un achète une télé, ses voisins viendront la regarder chez lui. Mais que dire de ces enfants qui nous ont rejoué l’arrivée des premiers blancs à Mar Wandie, attendant seulement de la monnaie ou une gourmandise ? J’ai tellement l’impression que nous avons placé un caillou dans le roulement de leur monde. Le sourire de Marie-Thérèse, venue doucement proposer un remède pour Baptistine, m’assure qu’il y a si beau à retenir d’ici. Ils nous pardonnent toutes nos maladresses, nos méfiances et nos doutes, permettant dans leur confiance une profonde rencontre. Assis autour d’un tiebou dieune, nous partageons la joie de leur vie simple d’une proximité si grande avec la terre et heureuse.

De retour vers Estran ce soir-là, nous croisons un troupeau de buffles. Nobles d’allure, ils passent sereinement. L’un deux s’arrête, visiblement aussi curieux que nous.

La transat, je n’y crois plus !

Après la manœuvre Tabarly, nous remontons tranquillement vers l’entrée du fleuve. Direction les îles du Cap Vert, dernières escales avant la transatlantique. Un arrêt à Dakar pour notre sortie du pays est l’occasion de croiser Kêr Maï. Patrick a pris le commandement du voilier en remplacement de Jean-Yves qui ne peut pas encore remonter à bord à cause de son genou. Il nous accompagnera jusqu’en Martinique. Après quelques réparations pratiques, nous reprenons la mer. Les belles côtes africaines s’éloignent lentement. Alors que disparaît la fière île de Gorée et que s’effacent tout à fait les couleurs de l’Afrique, l’effet de cap s’estompe et le jour décline. Estran s’enfonce aussi, dans un champ de mines. De tous côtés surgissent des bouées de casiers. La plupart sont indiquées par un drapeau que nous voyons d’assez loin pour les éviter. Mais combien en avons-nous passées, seulement indiquées par deux flotteurs à la surface ? Les pécheurs en pyrogue nous font de grands signes. Il faut changer de trajectoire. Mais pour passer devant ? derrière ? Nous ne comprenons pas leur signes et tentons un chemin. Nous traversons un filet. Littéralement. Quelle stupeur de le voir se reformer dans le sillage d’Estran ! Nous naviguons moteur éteint, mais qu’il évite la quille et le safran, c’est une sacré chance. Le ballet ne s’arrête pas. Mais la solution “je mouille et j’attends le jour” n’en est plus une par cette profondeur. Alors nous avançons pas à pas, aussi prudemment que possible.

Quand le soleil se lève, les dauphins et les poissons volants ont remplacé les bouées. Une belle journée nous attend. Mais après le calme du Sine Saloum, le retour en mer nous secoue et le mal de mer nous guette. Fatigués par la nuit et mis à mal par le gîte du voilier au près, nous défilons au bastingage. Manon, pour la première fois, passe ses journées allongée sur bâbord. Chaque descente dans le carré est difficile et nous attendons que tout se passe. Dans le cockpit, nous chantons, discutons et réconfortons les enfants. “La transat’ dans ces conditions, je n’en veux plus”, se dit Phil. Mais quelle joie de les voir, quand ils se sentent un peu mieux, jouer et sauter ! Parfaitement à l’aise sur le voilier, ils enchaînent les cabrioles et filent à l’avant, dont ils reviennent trempés. Maxence, du haut de ses 4 ans, se redresse et nous entraîne : “tous ensemble, tous ensemble, yeah ! yeah ! Tous ensemble, tous ensemble, yeah ! yeah !” Assuré que nous l’accompagnons, il poursuit doucement : “je vous salue, Marie comblée de grâce…”.

Estran file vers les îles, et bien vite nous apercevons les contours de l’île de Santiago. Sous 30 nœuds de vent de face, nous rejoignons Kêr Maï et Exultet qui mouillent dans le port de Praia.

Anne Laurence

2 Commentaires

  1. PACARY YVES

    Bonjour a tous je suis fier de vous je pense tous les jours a vous et à votre périple qui n’est pas toujours très facile d’après votre livre de bord vous avez beaucoup de courage et je pense en particulier à ma peitite fille Manon que j’aime de tout coeur soyez prudents je prie presque tous les jours pour vous que le seigneur vous protége ! a trés bientôt je vous embrasse PAPY YVES

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